Qu’il est commode d’être un animal raisonnable, qui connait ou invente un prétexte plausible pour tout ce qu’il a envie de faire ! Benjamin Franklin
Ces derniers temps, les réseaux sociaux s’agitent beaucoup autour de la question des vaccins contre le coronavirus. Les déclarations lapidaires des uns et des autres volent dans tous les sens, chacun accusant l’autre de multiples erreurs, mensonges et, bien évidemment, de stupidité. Et je n’ai pu m’empêcher de faire le parallèle avec une petite histoire dans laquelle j’ai été le principal acteur. En effet, il y a quelques années, lorsque j’ai présenté à l’administration communale une photo de moi portant une passoire en guise de couvre chef afin de l’apposer sur ma nouvelle carte d’identité, cela me fut refusé. Ce petit incident me valut une publicité journalistique imméritée et heureusement éphémère à l’époque. Bien que cela ne soit pas nécessairement évident à première analyse, les deux évènements ont néanmoins des points communs qui me paraissent intéressants à commenter.
En effet, si les situations semblent complètement différentes, les réactions sont parfois (et même souvent) étonnamment similaires dans le chef des opposants et des partisans du port de la passoire et dans celui des pros et anti vaccins. Dans les deux cas, on se passe allègrement d’une analyse rationnelle et l’on se contente d’accuser les pastafariens ou les pro-vaccins de stupidité et de bêtises. J’ai d’ailleurs entendu pire à mon sujet… Si l’on s’en tient à un discours purement rationnel, la situation est pourtant simple. Mais j’y reviendrai plus tard et me concentrerai d’abord sur les mécanismes de décision des anti-vaccins et des anti-pastafariens. On verra d’ailleurs que les mécanismes mentaux des pro-vaccins et des pastafariens sont souvent les mêmes que ceux des antis….
Mais commençons par le commencement. J’utiliserai le plus de références possibles pour justifier mes propos. Afin de rester lisible et de pouvoir être contrôlé aisément, je m’en tiendrai à des références internet, quitte à simplifier exagérément le propos.
La sélection naturelle.
Et voyons d’abord d’où proviennent nos comportements. Nos comportements sont guidés par la sélection naturelle. Seuls les individus qui survivent et se reproduisent transmettent leurs gènes à leur descendants et ce sont ces gènes qui sont alors sélectionnés pour être reproduits à la génération suivante, puis la suivante, etc.... Les gènes des individus qui meurent avant de s’être reproduits sont donc définitivement perdus. En conséquence, peu importe que le comportement soit rationnel ou éthique. L’important est qu’il soit compatible avec le seul critère de la survie et reproduction. L’évolution n’a en effet aucune intentionnalité, et ce n’est pas sans importance, nous le verrons plus loin …
https://fr.wikipedia.org/wiki/S%C3%A9lection_naturelle
La punition et de la récompense.
Mais pourquoi nous comportons-nous de telle ou telle façon ? Qu’est-ce qui fait que nous choisissons une stratégie plutôt qu’une autre dans une situation donnée ? En fait, la réponse est assez simple si l’on s’en tient au seul mécanisme de base. Nous fonctionnons en cherchant les récompenses et en évitant les punitions autant que possible. Ce système est présent chez les mammifères et vraisemblablement chez tous ce qui possède un système nerveux. Ce système de « récompenses » est indispensable à la survie, car il fournit la motivation nécessaire à la réalisation d'actions ou de comportements adaptés, permettant de préserver l'individu et l'espèce (prise de risque nécessaire à la survie, recherche de nourriture, reproduction, évitement des dangers, etc.). Évidemment, cela complique quelque peu la situation, car il faudra trouver les comportements qui activent ces mécanismes…
https://fr.wikipedia.org/wiki/Syst%C3%A8me_de_r%C3%A9compense
https://lecerveau.mcgill.ca/flash/d/d_03/d_03_cr/d_03_cr_que/d_03_cr_que.html
Pensée rapide et pensée lente
Tentons alors de préciser un peu plus la manière dont nous opérons nos choix. Nous sommes constamment en train de classer les choses dans notre tête, faire des corrélations, chercher des analogies pour construire des explications et des scénarios cohérents. C’est de cette façon que notre cerveau ordonne les informations qu’il reçoit. Mais, et c’est extrêmement important, ni la quantité ni la qualité des preuves n’influencent notre confiance dans ces récits. La confiance qu’ont les individus en leurs croyances dépend largement de la qualité de l’histoire qu’ils pourront façonner autour de ce qu’ils voient, même s’ils en voient peu.
C’est un point crucial pour expliquer les comportements des pros et des antis, et c’est là que le concept de la pensée rapide et de la pensée lente intervient. Il nous en est en effet difficile de changer d’avis sur nos croyances, parce que ce n’est pas naturel: notre cerveau n’a pas évolué pour ça. Il est plutôt équipé pour fonctionner à grande vitesse (pensée rapide) de manière à prendre des décisions à chaque seconde de notre existence. Alors que pour réfléchir (pensée lente) il faut faire un effort. Or, notre cerveau fonctionne d’abord sur le principe de la loi du moindre effort, pour d’évidentes raisons d’utilisation des ressources en énergie, aussi rares que couteuses dans un environnement dangereux. Notre cerveau, c’est 2 à 5 % à peine de notre masse corporelle, mais 20 % de l’énergie que nous consommons et 80 % de l’oxygène que nous absorbons. Le faire fonctionner est donc très coûteux, et nous avons besoin de mécanismes qui automatisent le traitement de l’information et lui facilitent la tâche afin de réduire les couts tout en conservant l’efficacité nécessaire. Nous prenons des décisions à chaque seconde qui passe, et toutes ne peuvent pas faire l’objet d’un raisonnement analytique. Dans la majorité des cas, ces automatismes nous permettent de prendre les « bonnes » décisions, soit celles qui nous maintiennent en vie et nous permettent de nous reproduire. Mais dans une minorité de cas, ils nous amènent à nous tromper. Et presque toujours, ils nous empêchent de changer nos croyances, vu l’effort nécessaire pour y arriver (pensée lente) et le peu d’intérêt de la chose si notre survie n’en semble pas affectée. D’autres raisons nous poussent également à conserver nos croyances, j’aborderai le sujet plus loin.
Notre attitude émotionnelle envers des choses telles que les changements climatiques, l’immigration, l’énergie nucléaire, les vaccins ou les trottinettes électriques nous fera donc évaluer différemment le rapport bénéfices /risques sans analyse plus poussée. Si vous détestez l’une ou l’autre de ces choses, vous jugerez que les risques sont élevés et que les bénéfices sont négligeables. Peu importe en l’occurrence que ce soit vrai ou faux. Nous avons une confiance excessive en ce que nous croyons savoir, et il nous est difficile d’accepter notre ignorance et l’incertitude du monde dans lequel nous vivons. Nous sommes prompts à surestimer la quantité de ce que nous comprenons. Nous sommes donc « manipulés » par cette pensée rapide… Toutefois, si elle nous amène parfois à nous tromper, le rapport cout/bénéfice reste globalement positif. Il a donc été « retenu » par le mécanisme de l’évolution. Mais je vais détailler un peu plus ce point à l’aide d’un outil particulièrement intéressant.
https://www.sciencepresse.qc.ca/blogue/2013/07/02/votre-cerveau-rapide-pour-science
https://www.blog-lecerveau.org/blog/2011/06/13/deux-systemes-de-pensee-dans-le-meme-cerveau/
La cognition culturelle
http://www.culturalcognition.net/
La cognition culturelle fait référence à la tendance des individus à conformer leurs croyances sur des questions de fait qui font l’objet de controverses (par exemple, si les humains sont à l'origine du réchauffement climatique ; si la peine de mort dissuade le meurtre ; si le contrôle des armes à feu rend la société plus sûre ou moins…) aux valeurs qui définissent leur identité culturelle.
L’analyse de Dan Kahan, qui est à l’origine de ces études, est sans doute contre intuitive et dérangeante, mais elle ne manque pas d’intérêt, son pouvoir explicatif et prédictif étant manifeste. En résumé, on adhère à une conviction non pour exprimer ce que l’on sait, mais pour exprimer ce que l’on est. Donc, nos convictions sont bien plus des symboles d’allégeance culturelle (pensée rapide) que des convictions basées sur une analyse rationnelle (pensée lente). Le texte et le tableau ci-dessous démontrent bien ce fait, ils sont tirés de la page web
http://www.culturalcognition.net/motivated-system-2-reasoning-m/?SSScrollPosition=0
La question suivante a été posée à des participants à une étude sur la cognition culturelle : « quels est à votre avis l’importance du risque que les changements climatiques posent, en matière de santé, sécurité et prospérité des humains ? » Le panel était composé de personnes à droite et à gauche de l’échiquier politique, mais également de différents degrés d’instruction.
Le SCT (social cognitive theory) https://www.sciencedirect.com/topics/medicine-and-dentistry/social-cognitive-theory a été utilisé pour prédire les réponses que devraient donner les participants. Selon le modèle, les gens de gauche (communautaristes) devraient penser généralement que les changements climatiques poseront des problèmes. Et plus ils seront éduqués, plus ils seront conscient du risque. La marge de progression est toutefois faible, car même peu éduqués, ils pensent que le changement comprend des risques. Pour les gens de droite (individualistes), on va évidemment penser que les moins éduqués ne croiront pas aux risques mais que les gens éduqués vont utiliser leurs connaissances et leur raison pour considérer qu’il y a un danger dans le changement climatique. Le graphique de gauche montre que si pour les gens de gauche, le graphique est très semblable au graphique prédictif, il n’en est rien pour les gens de droite. Au contraire, les individualistes éduqués pensent même que le risque est plus faible que les individualistes moins éduqués. Ce qui est vraiment contre intuitif et peu rationnel, mais démontre incontestablement la primauté des valeurs sur la raison dans l’adhésion à une thèse…
Deux autres exemples particulièrement intéressants, que je me contenterai de citer, en encourageant toutefois le lecteur à les lire attentivement.
https://www.vox.com/2014/4/6/5556462/brain-dead-how-politics-makes-us-stupid
https://www.theatlantic.com/magazine/archive/2011/12/i-was-wrong-and-so-are-you/308713/
On le voit, une conviction donnée peut devenir une valeur sacrée, plus forte que la raison. Prenons par exemple les personnes anti vaccins, dont certaines ont un niveau intellectuel élevé, ce qui est également contre intuitif. Si l’on s’en tient aux découvertes expérimentales de Kahan, La principale raison pour laquelle certains n’acceptent pas les explications scientifiques de l’effet positif du vaccin n’est pas tant qu’ils ne comprennent pas ces dernières. Mais leurs positions sur le vaccin traduisent des valeurs. L’analyse de ces valeurs sera faite plus tard, mais elles sont manifestement en relation avec un sentiment sous-jacent de méfiance et d’inquiétude, voire de peur.
Mais continuons à être contre-intuitifs, et même à paraitre provocateur … Adhérer à des croyances qui ne résistent pas à l’examen des faits n’est peut-être pas si irrationnel, en fin ce compte. Le fait de ne pas prendre de vaccin pour une personne jeune et en bonne santé ne présente pas un grand risque. (Mais ce risque n’est pas nul, loin de là. La perception de ce risque peut être faussée, surtout chez les personnes moins éduquées). Par contre, elle lui fournira l’estime de ses pairs anti-vaccins. Et donc, il confirmera son importance au sein du groupe. La perception de la balance bénéfices/risques lui est favorable…C’est ce que Kahan appelle la « tragédie des croyances communes ». Ce qu’il est rationnel pour un individu de croire (eu égard à l’estime dont il jouira dans son groupe) peut être irrationnel pour le corps social dans son ensemble (eu égard à la réalité des faits). Et ce qui est valable pour le comportement des anti-vaccins l’est aussi pour les changements climatiques, les religions, les sectes, les convictions politiques… J’y reviendrai.
Intentionnalité et scénarios.
Un apport important de la science a été de réfuter l’intuition (souvent, les découvertes scientifiques sont contre-intuitives, voir plus haut la pensée rapide) selon laquelle l’univers serait saturé d’intentionnalité. Selon cette intuition, si des malheurs se produisent, c’est qu’un agent l’a voulu. On peut alors désigner et punir un individu, sacrifier une jeune vierge et à défaut, on pourra toujours se consoler en réalisant un pogrom ou en brûlant une sorcière. Galilée, Newton et Einstein ont fort heureusement remplacé cette lamentable vision du monde par un univers mécanique et déterministe. Et depuis, la découverte de l’entropie nous a appris qu’il y avait bien plus de chance de voir les choses mal se passer que d’avoir de bonnes surprises… Bref, l’univers est indifférent et ne se préoccupe en aucune manière de notre sort.
Mais, même si nous avons la capacité de comprendre cette indifférence de l’univers, notre cerveau est modelé par la sélection naturelle. Et l’évolution n’a rien d’intentionnel. Comme précisé dès le départ, la compétition entre gènes fait que les gènes qui ont évincés leurs rivaux se retrouvent dans la génération suivante d’individus. Et le processus est lent. Nos capacités cognitives, émotionnelles et autres sont adaptées à la survie et à la reproduction dans un monde archaïque et non dans la société moderne dans laquelle nous vivons. En effet, les changements accomplis dans la compréhension et la transformation de notre monde sont infiniment plus rapides que la faculté d’adaptation de nos cerveaux par la sélection naturelle.
La première raison qui nous pousse à être complotiste ou à rejeter un concept qui nous dérange est donc lié à l’évolution du cerveau. Il y a longtemps, alors qu’il était encore chasseur-cueilleur, l’Homo sapiens vivait dans un monde dangereux, rempli de créatures hostiles, quelles soient humaines ou autres. Le risque d’être tué était donc beaucoup plus élevé qu’il ne l’est de nos jours. Il s’ensuit que nous sommes tous des animaux inquiets, cette inquiétude nous poussant à des comportements augmentant nos chances de survie. Donc, ceux d’entre nos ancêtres qui savaient détecter et estimer les dangers avant qu’ils ne se manifestent avaient un avantage sur les autres. C’est donc un trait qui a été favorisé par l’évolution. Prenons par exemple un jeune chasseur cueilleur dans la savane, il y a 200.000 ans. Il est à proximité d’un arbre rempli de fruits murs. A distance se trouve un lion, grand prédateur de chasseurs cueilleurs. Il va falloir calculer le rapport danger/bénéfices d’une éventuelle tentative de manger des fruits. Se nourrir ou fuir ? Admettons qu’il choisisse de tenter d’atteindre les fruits car il estime que le danger est très faible. S’il se trompe, il peut être mangé par le lion et ses gènes ne seront pas transmis. Mais s’il a raison, il aura accumulé de l’énergie qui va l’aider à survivre et plus tard, à se reproduire. . La question est alors de savoir ce qui se passe dans le cerveau pour que l’on puisse estimer le danger ? Quel est ce mécanisme qui va permettre à un individu de survivre ?
Ce qui va se passer dans le cerveau, c’est que nous allons donner un sens au danger. Dans une situation qui provoque de la peur, comme chez ce jeune cueilleur, l’amygdale notre cerveau s’active. Le cortex temporal médian de notre cerveau se met à la recherche de la cause de ce qui nous menace. Il essaie automatiquement de donner un sens à la situation en élaborant un scénario.. Cependant, dans cette recherche de sens, comme nous l’avons vu plus avant dans le texte, notre cerveau nous oriente parfois vers des interprétations erronées, et peut-être le jeune cueilleur estimera-t-il à tort que le lion est trop loin pour le voir. Fin du jeune homme qui n’est donc pas un de nos ancêtres et dont les gènes sont perdus à tout jamais…
Reprenons le récit de manière plus générale, après l’exemple de ce jeune disparu. A son époque, l’Homo sapiens vivait dans un monde où les dangers étaient monnaie courante. Ceux d’entre nos ancêtres qui savaient rapidement détecter ces dangers, et donc aussi les complots avaient un avantage sur les autres. C’est donc un trait qui a été favorisé dans l’évolution. Le risque d’être tué par des tribus hostiles était en effet beaucoup plus élevé qu’il ne l’est de nos jours, dans une société où les guerres se sont raréfiées. Ou il pouvait aussi y avoir un complot à l’intérieur de la tribu, pour des raisons de statut et de pouvoir… Mais la société a bien changé depuis la préhistoire et les dangers sont bien moindres que dans le passé, les complots sont un peu moins courants et en tous cas, peu susceptibles de nous tuer dans la majorité des cas. Même si le danger est toujours présent, il est donc bien moindre que dans une société archaïque...
https://swap.stanford.edu/20090728163300/http%3A//www.humansecurityreport.info/
https://www.google.com/url?sa=t&rct=j&q=&esrc=s&source=web&cd=&ved=2ahUKEwiHpKGt_ez0AhWL26QKHdKfCvIQFnoECCIQAQ&url=https%3A%2F%2Freliefweb.int%2Fsites%2Freliefweb.int%2Ffiles%2Fresources%2FHSRP_Report_2013_140226_Web.pdf&usg=AOvVaw1fKV6SHjgfjC_-CDgai2VI
Cette transformation de la société vers une plus grande sécurité s’est accélérée depuis 12 000 ans, et encore plus dans les cent dernières années. Mais c’est peu sur l’échelle de l’évolution. En conséquence, nos cerveaux n’ont pas eu le temps d’évoluer vers une meilleure adaptation. Dans une situation de danger, le réflexe de bien des gens est alors de se mettre à la recherche de complots potentiels. Lorsque la cause de ces complots n’est pas claire, le cerveau préfère croire que la cause est intentionnelle plutôt qu’accidentelle, comme je viens de le détailler. En d’autres mots, il refuse de croire aux hasards. Nous pouvons nous préparer à nos ennemis, mais nous ne pouvons pas nous préparer face au hasard. C’est ce qui explique ce refus de l’évidence chez le complotiste.
A contrario, nous sommes aussi des animaux sociaux, et la vie en société nécessite aussi de faire confiance à ceux de notre tribu ou groupe. Nous sommes fragiles et notre espérance de vie serait infiniment plus faible si nous étions des animaux solitaires, toutes choses étant égales par ailleurs. Donc, les deux comportements sont inscrits en nous. Et dans la population, il y a donc des individus qui représentent toutes les configurations entre le parfait paranoïaque et le crédule extrême. Pire, le même individu peut être paranoïaque sur certains sujets et crédule sur d’autres. La vie n’est décidément pas simple…
https://ici.radio-canada.ca/nouvelle/1761625/cerveau-conspirations-complots-covid-19
Le biais de confirmation, l’information biaisée.
Nous nous sommes donc forgés une conviction, et la manière de faire a été détaillée. Mais pourquoi refusons-nous de la questionner et pourquoi est-il si difficile d’en changer ? J’ai abordé le sujet plus haut, mais il mérite d’être un peu plus précisé. C’est donc du à la manière dont nous traitons l’information et la conséquence de ce qui a été énoncé ci-dessus… Et la psychologie cognitive nous livre quelques explications sur les biais qu’induit notre pensée rapide. Le biais de confirmation consiste à privilégier les informations confirmant nos idées préconçues. Tandis que les jugements biaisés consistent à déceler des failles dans les preuves qui contredisent nos positions, alors que nous acceptons sans contrôle ce qui conforte notre position.
Ainsi, dans une étude devenue un classique, trois scientifiques, Charles Lord, Lee Ross et Mark Lepper, ont recruté quarante-huit étudiants américains de premier cycle qui, soit soutenaient fermement la peine de mort, soit s'y opposaient tout aussi fermement. Ils leur ont présenté deux études scientifiques ; l'une offrait des preuves de l'efficacité de la peine capitale, tandis que l’autre était truffé de données qui montraient son inefficacité. En réalité, les études avaient été fabriquées et ne correspondaient aucune aux faits. Lord, Ross et Lepper les avaient inventés, mais les étudiants ne le savaient pas. Les étudiants ont-ils trouvé les études convaincantes ? Pensaient-ils que les données fournissaient de bonnes preuves ? Ils n’y ont cru que lorsque l'étude a renforcé leur point de vue original. Les étudiants qui soutenaient la peine capitale pensaient que l'étude qui démontrait son efficacité était bien menée. Dans le même temps, ils ont fait valoir que l'autre étude était mal exécutée et peu convaincante. Ceux qui étaient à l'origine contre la peine capitale ont évalué ces mêmes études dans l'autre sens. Et le débat entre les pros et les antis s’est montré violent verbalement, et donc polarisant…En conséquence, les partisans de la peine de mort ont quitté le laboratoire en étant encore plus favorable à la peine de mort, tandis que ceux qui s'y opposent y étaient encore plus hostile… Cette fascinante conclusion montre bien que le débat contradictoire est plus souvent source de polarisation que le contraire. Et l’on comprend alors mieux pourquoi les choses auraient plutôt tendance à s’envenimer dans le débat actuel sur les vaccins…
https://www.newageislam.com/spiritual-meditations/marty-kaplan/the-most-depressing-discovery-about-the-brain-ever/d/56006
https://psycnet.apa.org/record/1981-05421-001
https://fr.wikipedia.org/wiki/Biais_de_confirmation
Polarisation du débat.
Les réseaux sociaux ont donné le droit de parole à des légions d'imbéciles qui avant, ne parlaient qu'au bar et ne causaient aucun tort à la collectivité. On les faisait taire tout de suite. Aujourd'hui, ils ont le même droit de parole qu'un prix Nobel ». Umberto Eco
On vient de le voir, le débat se polarise de plus en plus. Les réseaux sociaux n’y sont évidemment pas étrangers, mais certaines chaines de TV et certains journaux privilégient la distraction et le clash dans le débat plutôt que la réflexion. Et il n’y a pas que Foxnew, c’est le cas aussi dans notre vieille Europe… Toutefois, les débats me semblent avoir été toujours forts et polarisants dans toutes les époques. C’est le nombre d’interlocuteurs possibles qui a changé avec l’augmentation de la population et des moyens technologiques… Mais je manque de données pour éclaircir ce point.
https://www.pewresearch.org/politics/2014/06/12/political-polarization-in-the-american-public/
https://carnegieendowment.org/2019/10/01/how-to-understand-global-spread-of-political-polarization-pub-79893
https://atlantico.fr/article/decryptage/voila-ce-que-l-etude-de-la-polarisation-politique-grandissante-de-la-societe-americaine-peut-nous-apprendre-sur-notre-propre-avenir-etats-unis-france-levi-boxell
Étude de cas
Mais essayons donc d’analyser le cas de l’anti vaccin en le confrontant à l’analyse développée ci-dessus. On pourrait appeler cela :
Itinéraire d’un apprenti anti vaccin.
Prenons l’exemple d’un individu habitant en Belgique. Il a une TV et une connexion internet. Il a une tendance à la méfiance, surtout à l’égard de ceux qu’il appelle « les élites » et il conforte sa méfiance par un usage fréquent de Facebook où il fait partie de groupes dans lesquels les individus partagent sa méfiance. Comme à peu près tous les belges, il est inquiet de la propagation du coronavirus, dont il ne connait pas la dangerosité. Lorsqu’il se voit proposer un vaccin réalisé rapidement en se basant sur une technique relativement récente et qu’il ne comprend pas, l’apprenti antivax se méfie. On peut le comprendre. Se faire injecter une substance révolutionnaire inconnue et aux effets supposément importants dans le corps alors qu’elle a développée et testée sur un laps de temps très court peut sembler digne de méfiance…Et notre apprenti est en effet plus méfiant que la moyenne, caractéristique léguée par l’évolution. Il va rapidement se faire une opinion, (pensée rapide). Et cette opinion sera « je n’en veux pas » ou encore « je préfère attendre que l’innocuité soit prouvée à long terme ». Pour lui, vaccination est donc synonyme de punition. Et il va parcourir le web et les réseaux sociaux comme à son habitude. Il y trouvera des alliés et des argumentations qui confortent sa méfiance. Son scénario était donc pour lui le bon, biais de confirmation oblige. Il va aussi voir les remarques de ses adversaires, et il analysera alors rapidement leur argumentation en y décelant des failles quoi qu’il arrive, même si ces failles sont manifestement imaginaires ; Il va biaiser l’information. … Et plus il y aura de contradictions chez ses adversaires, plus le débat se polarisera et plus la raison s’éloignera de l’apprenti, de ses partisans et de ses adversaires… Rappelons-nous les étudiants et la peine de mort.
On notera qu’un scénario similaire peut également se produire dans le cas d’un apprenti anti vaccin. Si l’on remplace « méfiance devant le vaccin inconnu » par « crainte immodérée de la maladie ou nosophobie », on aura le même processus mais avec vaccination comme récompense… Mais tous les anti-vaccins ne sont pas nosophobes (ou crédules ou ayant une confiance immodérée dans les « élites », etc…), et certains peuvent aussi adopter un autre comportement…
Mais alors, quel est donc ce comportement?
Et si nous utilisions la raison ? La raison, je le rappelle, est une fonction du psychisme, permettant aux humains de connaître ou de comprendre la complexité des phénomènes qui leur parviennent par l'entremise des sens, de saisir les rapports de causes à effets entre ces phénomènes, de les vérifier, puis d'en tirer les enseignements dans la perspective d'une action . Comment pourrait-on utiliser cette raison pour juger une proposition, par exemple, le rapport cout/bénéfice d’un vaccin? Peut-être par un scepticisme que je voudrais qualifier de trivial. Mais le terme pouvant être mal interprété, ce sera donc :
Plaidoyer pour un scepticisme modeste.
Et pour ce plaidoyer, pourquoi ne pas se référer à David Hume, ce philosophe du 18ème siècle ? La phrase-clé du raisonnement qu’il propose est la suivante : « Quels arguments me donnez-vous pour qu’il soit plus rationnel de croire ce que vous dites plutôt que de supposer que vous vous trompez ou que vous me trompez ? » Supposons, dit Hume, que, comme c’est le cas pour la plupart des gens, vous n’ayez jamais vu un miracle vous-même, mais que vous ayez simplement entendu des gens vous rapporter (par exemple via la Bible) l’existence de miracles. Est-il rationnel d’y croire ? Non, répond Hume, parce que vous savez, par votre expérience personnelle, qu’il existe des gens qui se font des illusions ou qui cherchent à tromper d’autres personnes. Par contre, un miracle, vous n’en avez aucune expérience personnelle. Par conséquent, il est plus rationnel de croire que le fait que vous entendiez un récit de miracle s’explique en supposant que quelqu’un se trompe ou vous trompe plutôt qu’en supposant qu’un miracle s’est réellement produit. Aucun témoignage n’est suffisant pour établir un miracle à moins que le témoignage soit d’un genre tel que sa fausseté serait plus miraculeuse que le fait qu’il veut établir. Soit dit en passant, ce n’est pas le cas. On peut donc dire que plus une affirmation sort de l’ordinaire, plus les explications devront être crédibles et fortes.
Mais il y a malgré tout des limites à l’argumentation. L’ordinaire peut être trompeur. Prenons le cas de l’utilisation du paracétamol. Vous savez que son utilisation va diminuer le mal de tète dont vous souffrez. Soit par votre expérience personnelle, soit parce qu’il y a un consensus général et que beaucoup d’autres personnes l’utilisent à cette fin. Et vous estimez que vous pouvez vous satisfaire de l’explication après tout. Vous utilisez alors votre pensée rapide pour un résultat satisfaisant à moindre dépense d’énergie et de temps. Et ce sera le cas pour beaucoup d’autres choix dans la vie ordinaire. Ainsi, je ne me méfie en aucune façon de mon boulanger quand j’achète son pain. Je n’imagine pas un instant qu’il puisse être empoisonné. Je rappelle que nous sommes des animaux sociaux et que la vie en société implique une certaine forme de confiance. Se méfier de tout peut-être contreproductif, et induire une dépense d’énergie inutile.
Mais, pour en revenir à mon mal de tête, d’autres personnes (et elles sont nombreuses) vont utiliser un remède homéopathique pour soigner leur mal de tête, quand ce n’est pas une imposition des mains d’un quelconque sorcier. Or, l’expérience montre que ces remèdes ne fonctionnent pas, malgré leur succès d’estime… Il s’agit là de cas de cognition culturelle, développée plus haut. D’où l’importance de se rappeler ce que dit Hume : vous savez, par votre expérience personnelle, qu’il existe des gens qui se font des illusions ou qui cherchent à tromper d’autres personnes. Soyez donc méfiants, mais à bon escient.
L’autre danger d’une compréhension superficielle du concept, ce serait de tomber dans le scepticisme absolu : le rejet de la raison comme unique méthode d’explication du monde fait que toutes les explications se valent, et qu’aucune n’a la primauté sur l’autre. La raison ne serait alors valide qu’à l’intérieur du paradigme qu’elle a créé... C’est le piège dans lequel sont notamment tombés les postmodernes. D’où l’intérêt du terme de modeste quant au scepticisme que nous devrions éprouver… Car les seules approches du réel qui permettent d’obtenir des résultats quantifiables sont la science et la raison. Ce sont les seuls outils à notre disposition. Les autres ne fonctionnent pas.
Et à propos du vaccin contre la Covid, si l’on met sur une balance d’un coté les arguments contre le vaccin et les arguments pour son utilisation, il ne faut guère de temps pour s’apercevoir que les arguments en sa faveur sont nettement supérieurs aux arguments contre…Mais je ne détaillerai pas, les infos sont disponibles et vérifiables.
https://cortecs.org/superieur/la-maxime-de-hume-et-le-poids-de-la-preuve/
Soit. Je viens donc d’exposer les mécanismes qui, selon moi, permettent d’expliquer les débats actuels et l’irrationalité qui les définit souvent. Mais je n’ai toujours pas abordé le port de la passoire et le pastafarisme…
Le pastafarisme est cette religion créée récemment selon laquelle le monde a été créé par le Monstre en Spaghetti Volant un jour où il avait trop bu de bière. Les arguments pour défendre cette vision ont exactement la même validité que ceux des religions moins récentes. Et d’un point de vue rationnel, comme celui que je viens de défendre, il n’y a aucun argument valide ni dans cette religion, ni dans les autres… Si l’on rejette l’une, il faut donc rejeter les autres. Sauf à refuser de raisonner…Aussi, lorsque je me suis fait photographier avec une passoire sur la tête en guise de couvre-chef religieux afin de la faire apposer sur ma carte d’identité, cette décision était aussi (mais pas plus) irrationnelle que la décision de porter un crucifix au cou, une kippa, un turban sikh ou un voile… Cela me semblait évident, ce qui était manifestement de ma part une grossière erreur de jugement...
J’ai pu en effet constater chez certains une incompréhension du concept, mais aussi un rejet parfois vigoureux, le plus courant étant de me taxer de stupidité et de bêtise… Le plus frappant était que, parmi ces personnes, certains étaient cultivés, instruits et intellectuellement parfaitement capables de comprendre la démarche. Mais alors, que s’est-il passé pour qu’ils rejettent d’un revers de la main la démarche qui me semblait si transparente? Il me semble évident que leur démarche est similaire à celle de ceux qui débattent du vaccin contre la Covid. Et donc :
Itinéraire d’un croyant apprenti anti pastafarisme.
Notre apprenti est un individu cultivé, titulaire d’une licence universitaire en sociologie par exemple (je prends cet exemple car je ne connais pas de sociologue). D’éducation chrétienne, toute sa famille et la majorité de ceux de son milieu sont croyants, à des degrés d’intensité divers. Et lorsqu’il lit ma petite mésaventure pastafarienne dans le journal, sa réaction est donc de rejeter la démarche, parce qu’elle heurte ses valeurs. Le sentiment qu’il éprouve est celui d’une punition. Il voudra vite s’en défaire, et va donc considérer sans réflexion approfondie (pensée lente) que ma démarche est stupide. Pensée rapide et récompense rapide…Il est donc passé à côté d’une analyse un tant soit peu rationnelle, bien qu’il soit parfaitement capable de raison.
Mais revenons à Kahan et à la « tragédie des croyances communes ». Ce qu’il est rationnel pour un individu de croire (eu égard à l’estime dont il jouira) peut être irrationnel en réalité. Et renoncer à ses croyances peut être socialement très couteux pour notre apprenti. Il ne passera donc pas par la case « raison ». Bien au contraire, il va traiter les informations sur le sujet en utilisant les biais de confirmation et d’information, tout comme les anti-vaccins. Et quelque part, il y a une certaine rationalité dans la décision, même s’il n’y en a aucune dans l’argumentation…
Conclusion
L’analyse que je propose est sans doute simpliste et imparfaite. Après-tout, comme nous tous, je surestime souvent mes capacités et mes connaissances. Mais, devant l’irrationalité des débats du moment, il me semblait qu’une tentative d’explication, fusse-t-elle maladroite, était préférable à l’absence d’analyse. Et donc, en attendant impatiemment que l’on démolisse mon argumentaire, je devrai m’en contenter pour l’instant.